Nouveau Népal n°4 (suite)

Bulletin Nouveau Népal n°4 (suite)

La question de la réforme agraire dans la révolution népalaise

Le Népal est un pays qui présente des caractéristiques socio-économiques semi-féodales et semi-coloniales. Pour ce type de pays, la réforme agraire a une place de première importance dans le processus révolutionnaire. Nous allons donc voir dans cet article quelles sont les bases socio-économiques de la réforme agraire, les réalisations lors de la Guerre Populaire et leurs significations, la continuation de ce processus après l’entrée dans le processus de paix, les récents développements et les perspectives.
Une société rurale féodale
Environ 90% de la population népalaise vit en zone rurale et 76% dépend directement de l’agriculture comme moyen de subsistance. Selon la Commission de Planification nationale, 70% des paysans ont moins d’un hectare et 25% des foyers n’ont pas de terres ou très peu. Selon Baburam Bhattarai, ministre des Finances et dirigeant du PCN-maoïste, on peut qualifier de « paysan pauvre » les paysans qui possèdent moins d’un hectare.
L’inégalité dans la distribution des terres est également très élevée : les 40% les plus pauvres ont 9% des terres alors que les 6% les plus riches ont 33% des terres. Ces statistiques peuvent également montrer des résultats bien plus inégaux selon les sources. Ainsi, au moins un quart des paysans n’ont que leur force de travail à vendre. Et encore, certains, pour payer leurs dettes, doivent travailler gratuitement pour les propriétaires terriens. Ce système d’esclavage a été aboli par le gouvernement dirigé par les maoïstes. Il faut également voir que pour 50% de la paysannerie, la production de nourriture ne peut que couvrir 6 mois de besoins.
Il n’est donc pas difficile de comprendre pourquoi la réforme agraire n’est pas seulement importante mais nécessaire à la population népalaise. Elle a donc un rôle primordial dans la révolution, et ceci à plusieurs niveaux. Premièrement au niveau économique : c’est principalement l’agriculture qui permettra d’accumuler le capital nécessaire au développement de l’industrie en direction de l’autosuffisance et de l’indépendance économique. Deuxièmement au niveau politique : les masses paysannes peuvent être mobilisées pour mener à bien cette réforme agraire et prendre en main les tâches de la révolution et la faire avancer. Troisièmement au niveau social : elle est nécessaire pour éradiquer complètement le féodalisme.
Les acquis de la Guerre populaire
Le PCN-m a tout de suite identifié cette question primordiale de la révolution népalaise. Ce sont en tout premier lieu les masses paysannes qui ont été les actrices de la révolution. Autant qu’au bout de 5 ans de Guerre Populaire, en 2001, les maoïstes contrôlaient 75% du territoire népalais, exclusivement des territoires ruraux. Ce n’est qu’après le mouvement populaire d’avril 2006 que les maoïstes ont eu une présence effective dans les centres urbains.
Le slogan de la réforme agraire défendu par les maoïstes, « la terre à celui qui la cultive », a connu un écho grandissant dans le pays. Mais ce dernier n’a pas seulement signifié une simple redistribution des terres. Dans les zones où les maoïstes ont pu développer le Gouvernement Populaire, la réforme agraire de type révolutionnaire a été mise en pratique sous différentes formes et à différents niveaux.
Le premier niveau d’application fut de capturer les terres des grands propriétaires terriens pour la redistribuer aux paysans sans-terres. Cela s’est surtout déroulé dans le sud du pays, le Téraï, où la présence maoïste n’était pas aussi forte que dans la région des collines et ne permettait pas de développer de solides coopératives.
Le deuxième niveau d’application fut de mettre en place un système de coopération entre paysans pour l’exploitation des terres (partage du matériel, concentration des forces sur un champ puis celui du voisin, etc.). Cela a permis de forger une première étape dans l’établissement de coopératives.
Le troisième niveau d’application fut l’établissement de coopératives. Celles-ci ont été développées principalement dans les zones de base afin de mettre en place des changements socio-économiques significatifs et pour poser les bases du socialisme et du communisme. Elles sont de plusieurs types : financières (banques coopératives, petits établissements de crédit coopératifs,…), de service/consommation (écoles, hôpitaux, marchés,…), de production (agricole, industrielle, de construction,…). L’accent fut mis sur les coopératives de production  mais pour les soutenir, les autres types de coopératives ont également été appliqués. Le système de coopératives a permis d’assurer les rôles nécessaires de production, de distribution et de consommation. Elles changent principalement les conditions socio-économiques de la paysannerie.
Le quatrième niveau d’application fut l’établissement des Communes Populaires. Ces dernières sont organisées selon le slogan ‘à chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins’. Elles sont la base du socialisme et du futur communisme dans les campagnes népalaises. Elles sont l’expérience la plus aboutie dans la révolution népalaise en termes de changement socio-économique pour la paysannerie.
Globalement, l’application de la réforme agraire révolutionnaire par les maoïstes au Népal a concerné :
 « L’économie de guerre, c'est-à-dire la production, la gestion, la conservation de la biodiversité, les banques du peuple, etc.
 La plantation et l’introduction de plantes très nourrissantes et de plantes peu cultivées trouvées dans la forêt.
 La recherche et l’introduction du savoir indigène de la population rurale.
 L’établissement du système coopératif dans le travail, la production, le transport, la distribution, la sécurité, etc.
 L’établissement des communes et des coopératives dans les zones de base pour la transformation socio-économique de la société.
 L’introduction et l’expérimentation des technologies nouvellement améliorées pour développer les zones de base comme les graines améliorées, la médecine, la technologie d’agriculture, la technologie des traitements, etc. »(1)
En ce qui concerne les Communes Populaires, rappelons juste ce témoignage : «  Il y a la nécessité urgente dans le monde de trouver des façons plus rationnelles de vivre, de ne pas gaspiller tant, de ne pas être si dépendant du pétrole, de ne pas répéter les erreurs qui ont déjà tant détruit l’environnement dans d’autres parties du globe. Les Communes au Népal sont une expérimentation très importante pour une meilleure façon de vivre, particulièrement pour les pays dans des conditions similaires à celles du Népal. Par exemple, en Inde, tant de fermiers se sont suicidés à cause du système féodal et l’impitoyable exploitation du capitalisme. Les Communes montrent qu’une meilleure façon de vivre est possible. » (2)
La poursuite du mouvement après la Guerre Populaire
Après le Mouvement Populaire d’avril 2006, les maoïstes ont pu rentrer dans les villes de manière pacifique. Leur stratégie de prise de pouvoir est une fusion entre la Guerre Populaire (centrée à la campagne) et l’insurrection (centrée à la ville). La période transitoire actuelle a eu pour conséquence une concentration des forces révolutionnaires dans les centres urbains pour y développer et consolider leur présence. Cependant, la lutte de classe dans les campagnes n’a pas été oubliée pour autant, même si son intensité n’est plus la même qu’avant.
Malgré le démantèlement des Gouvernements Populaires suite aux accords de paix, le PCN-maoïste a pris la décision de continuer et de développer l’expérience des Communes Populaires et des coopératives lors de la dernière Conférence des Communes Populaires. (3) De même, malgré la promesse des maoïstes de retourner les terres saisies durant la Guerre Populaire, cela n’a pas eu lieu et le mouvement de saisie des terres continue. Ce mouvement se concentre sur les terres appartenant à l’ex-famille royale et aux propriétaires terriens féodaux. Il est surtout actif dans le sud du pays, au Téraï, qui concentre la grande majorité des terres cultivées.
Matrika Yadav, ex-ministre maoïste de la Réforme Agraire et de la Gestion, a déclaré : « Alors que le centre de la Guerre Populaire était Rolpa, le centre du mouvement pour la réforme agraire sera Siraha [district du Téraï, au cœur des activités récentes de capture des terres des féodaux NdT] ».(4)De même, plusieurs dirigeants du PCN-maoïste tels que Kiran ou Gaurav ont récemment déclaré que les terres des féodaux ne seraient pas retournées et qu’il était illégitime de rendre des terres à de grands propriétaires terriens alors que le gouvernement ne fait rien pour loger et distribuer des terres à ceux et celles qui en ont besoin.
Ainsi, au travers de ces luttes s’est formé un Forum National des Droits Terriens qui défend les « sans-terres ». Après un mouvement national de protestation organisé par cette organisation, une Commission de la Réforme Agraire a été formée par le gouvernement. Un représentant de chaque parti de la coalition et un du Forum National des Droits Terriens forment la commission, présidée par Haribol Gajurel, dirigeant maoïste.
La composition de cette commission est importante car elle définira le caractère de la réforme agraire. Chaque parti représente une classe spécifique avec des intérêts pouvant être opposés. Essayons d’y voir plus clair. La composition de la commission est donc : le MJF (Forum des Droits du Peuple Madhesi, parti séparatiste du Téraï, représentant des intérêts Indiens), les petits partis communistes – PCN-Uni et Janamorcha-, un petit parti du Téraï –Sadbhavana-, le PCN-UML, le PCN-maoïste et un représentant du Forum National des Droits Terriens. On peut identifier deux blocs principaux et des éléments qui peuvent vaciller.
Le premier bloc est composé par le PCN-maoïste (qui préside la commission), le représentant du Forum National des Droits Terriens, le PCN-Uni et Janamorcha. Ce bloc devrait défendre une réforme agraire révolutionnaire car il représente les intérêts des « sans-terres », des paysans pauvres et moyens-pauvres.
Le deuxième bloc est composé par le MJF et le parti Sadbhavana. Ces deux partis devraient lutter contre une réforme agraire révolutionnaire et pour une réforme agraire limitée au cadre bourgeois voir féodal. Ils représentent les intérêts des propriétaires terriens et les intérêts de l’Inde. Ils devraient donc œuvrer pour déstabiliser le gouvernement et empêcher ou au moins gêner l’application des mesures populaires.
Au milieu se trouve le PCN-UML qui représente d’un côté les intérêts des paysans moyens (sa base) et de l’autre des paysans riches (ses dirigeants). Durant la Guerre Populaire, les terres de dirigeants de l’UML ont été saisies par les maoïstes et déjà distribuées aux « sans-terres » et paysans pauvres. Le leadership serait donc en défaveur de la réforme agraire révolutionnaire car ils sont eux-mêmes des grands propriétaires terriens. En revanche la base de l’UML pourrait être en faveur d’une réforme révolutionnaire mais jusqu’à un certain point seulement.
Une redistribution des terres selon la politique de « la terre à celui qui la cultive » est nécessaire avec une restriction stricte de la quantité de terre en propriété privée. Mais redistribuer la terre pour que chacun ait un bout à cultiver a ses limites. Si la réforme agraire s’arrête là, elle se limitera à un cadre bourgeois. La réforme agraire révolutionnaire, pour aller plus loin, doit également modifier les relations de production. Ainsi, le mouvement de la réforme agraire doit prendre comme base ce que les maoïstes ont commencé à développer pendant la Guerre Populaire : au moins commencer et/ou améliorer l’entraide entre producteurs, fonder des coopératives dans lesquelles au moins le matériel agricole est collectivisé, approfondir par la collectivisation des terres au sein des coopératives, et enfin arriver au degré de collectivisation et d’organisation sociale de la Commune Populaire.
La réforme agraire de type révolutionnaire est impossible à mettre en place par décret. La réforme agraire doit être un mouvement populaire qui chamboule les rapports de classe à la campagne. Le signe que les maoïstes continuent ce mouvement et mobilisent le peuple sur cette question est bon. Cependant, cela n’est pas suffisant. Le mouvement ne doit pas se limiter à quelques districts du sud du Népal. La formation de la commission est une bonne chose. Reste à voir comment les maoïstes vont faire avancer cette question et sur quelles bases, reste à voir comment ils vont articuler la lutte au gouvernement, au parlement et dans la rue sur cette question. Ce qui est sûr, c’est que la grande majorité de la paysannerie népalaise a tout à gagner d’une réforme agraire révolutionnaire et qu’elle peut être mobilisée pour la mener à bien car la base du PCN-maoïste, c’est la paysannerie pauvre et « sans-terre » du Népal.

1« Le mouvement des coopératives dans la Guerre Populaire au Népal », Thakur Prasad Devkota, The Red Star, n°18, 16-30 Novembre 2008, p.2
2. « Les Communes maoïstes donnent l'exemple au Népal », The Red Star, n°10, 19-31 juin 2008, p.8
3. Voir bulletin ‘Nouveau Népal’ n°2, « Le PCN-m décide d’étendre les Communes Populaires »
4.http://democracyandclasstruggle.blogspot.com/2008/09/maoists-intensify-land-grab-campaign.html


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Les paysans révolutionnaires dans la production collective

Le Comité du district de Kaski de l’Association Nationale des Paysans (Révolutionnaire) a commencé la production agricole collective dans le district. Un tel programme au service du peuple a été initié dans les 4 circonscriptions électorales sur environ 20 hectares. 3 des quatre circonscriptions ont été remportées par le PCN-maoïste aux élections historiques de l’Assemblée Constituante.

Selon l’association, 100.000 Rps ont été investis pour parvenir à l’auto-suffisance.

12 hectares sur 20 sont cultivés selon un accord entre les propriétaires et les zones agricoles détenues par le gouvernement, allouées pour la construction d’un aéroport régional.

« L’association continuera ce programme dans la zone agricole détenue par le gouvernement tant que la construction de l’aéroport n’aura pas commencé, » affirme Hari Lamichhane, président de district de l’ANP(R).
Il est espéré que la production suffira la demande des locaux, incluant le Comité de l’Etat Tamuwan [zone définie selon les gouvernements populaires créés et dirigés par les maoïstes durant la Guerre Populaire. Officiellement, depuis les accords de paix, ils ont été dissouts. NdT], la Ligue des Jeunesses Communistes et les membres à temps plein.

Le coût du travail, à côté des dépenses en engrais biologiques, est soutenu par la participation massive des membres de la Ligue des Jeunesses Communistes.

La zone de production agricole collective inclut la Municipalité de Pokhara, la Municipalité de Lekhnath où des patates, des lentilles, de la moutarde, des choux fleur, des choux, des épinards, de l’orge sont cultivés.

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Campagne du PCN-m pour la satisfaction des besoins vitaux du peuple népalais

Suite à la proposition du ministre des finances, Baburam Bhattarai (PCN-m), le comité central du parti a décidé de lancer une campagne d’information sur le thème du « développement » (1).

L’amélioration des conditions de vie de la population étant le seul critère de « développement durable », une campagne de quatre mois (15 décembre 2008 / 15 mars 2009) devrait permettre de recenser les besoins tout en initiant un programme d’alphabétisation, de politisation et de lutte contre l’impérialisme. Ce programme sera mis en œuvre par le biais de conférences et d’assemblées populaires qui seront organisées au niveau des districts et des coordinations locales.

Selon Mohan Baidya (PCN-m), cette démarche en relation avec la base vise aussi à la constitution d’un front uni face aux menées impérialistes étrangères (Inde, Chine, FMI) qui sévissent dans les domaines de l’économie ou de la culture (2).

Les cultures nationales minoritaires, jusque-là marginalisées, devront être le socle de cette nouvelle culture populaire pluri ethnique et affranchie des contraintes de castes. Dans le champ culturel sont particulièrement concernés l’usage unique – longtemps obligatoire – de la langue népali et la prégnance des modèles indiens ou américains véhiculés par le cinéma (ou la musique) commercial. Quant à l’économie, il s’agit avant toute chose de contrer la mainmise croissante des voisins indien et chinois sur le « marché népalais », responsable ces dernières années d’une dépendance croissante vis-à-vis des politiques impérialistes de ces derniers.

C’est le parfait contre-pied de la politique économique d’ « ouverture au marché mondial » voulue par l’ex-roi Gyanendra et qui culmina avec l’adhésion du Népal à l’OMC en septembre 2003. Les 72 millions de dollars alloués alors par la Banque mondiale et le FMI auront très peu servi à satisfaire les besoins de la population, hormis la bourgeoisie d’affaire liée au tourisme ou au commerce ; comme l’avouait d’ailleurs l’ambassadeur des USA à Katmandou en cette même année 2003 : « Les vraies raisons pour lesquelles les gens ont pris les armes dans ce pays, c’est l’extrême pauvreté de la population, un manque d’accès à l’éducation, la corruption qui règne et la mauvaise gestion d’un mauvais gouvernement » (3).

Pour redonner au peuple le pouvoir de décision sur les projets de développement, donc sur son propre destin, le PCN-m – par la voix du ministre de la culture et de la réforme de l’Etat, Gopal Kiranti – propose le redécoupage administratif du pays en 800 districts (au lieu des 75 actuels) autonomes. La démocratie directe des assemblées populaires pourrait ainsi s’exercer au niveau des centres industriels, universités et marchés locaux, associés aux communes populaires agricoles. Les gouvernements de districts, simples appareils exécutifs, devenant, après délibérations, d’efficaces moyens d’agir que se donne la volonté du peuple.

Le Népal, nouvelle voie pour une démocratie réelle ?  

(1) Nepalnews, 15 décembre 2008
(2) The Kathmandu  post, 25 décembre 2008
(3) in Népal, l’autre sentier de l’Himalaya, Antton Paulus Basurco, Gatuzain, 2005, p.138