Népal : A la veille de la République

Publié le par Comite de Solidarité Franco-Népalais

Interview de Prachanda, dirigeant du Parti Communiste Népalais – maoïste

Par Mary Des Chene et Stephen Mikesell

Nous sommes le 14 Jeth 2065 [Mardi 27 Mai 2008] au Népal, un jour avant que l’Assemblée Constituante ne convienne et ne déclare le Népal une République. Le roi est toujours dans son palais. Les questions de la forme du nouveau gouvernement, qui le dirigera, est ce que les vieux partis parlementaires rejoindront un gouvernement mené par les maoïstes ou, comme ils l’ont affirmé jusque là, le boycotteront et essaieront de l’isoler -et d’autres questions basiques- restent à résoudre.

Ce qui suit est une interview au petit matin du dirigeant du Parti Communiste Népalais – maoïste [PCN-m] Prachanda, avant qu’il ne parte pour une dernière tournée d’intenses négociations afin d’essayer d’amener les partis parlementaires dans un gouvernement de coalition dirigé par les maoïstes.

 

Katmandou, 27 Mai 2008.

 

Vous deviendrez peut être le nouveau chef de l’Etat Népalais dans quelques jours, mais les partis parlementaires mettent en place de nombreux barrages. Hier, votre parti a mis en avant une proposition en 9 points afin de répondre à l’impasse politique actuelle. Quelles sont les principales barrières à la formation d’un gouvernement mené par le PCN-m à l’heure actuelle ? Quels sont les défis et quelles sont les propositions que vous avez faites aux partis parlementaires ?

Un débat, une discussion et une lutte intensif est en cours sur la question de la formation du gouvernement et principalement sur la question du chef de l’état et du chef du gouvernement. Ces questions soulèvent plusieurs questions idéologiques et politiques impliquant les intérêts de classe des partis.

Hier, nous avons eu une discussion très sérieuse. Les partis parlementaires, principalement le Congrès Népalais et le PCN-UML [Parti Communiste Népalais – Marxiste Léniniste Unifié], veulent avoir leur propre personne à la tête de l’Etat. Ils veulent contrôler, ils veulent bloquer notre parti de former le gouvernement et de prendre la tête de l’Etat. Par conséquent, une lutte intense est en cours en ce moment. Lorsque nous discutons ces questions avec les dirigeants des autres partis, il me semble qu’une intense et sérieuse lutte de classe se déroule, au niveau de l’idéologie et de la ligne politique. Parce que nous avons le statut de parti le plus large au travers de l’Assemblée Constituante, l’initiative est entre nos mains, mais néanmoins une lutte intense continue. Je pense que nous ne pourrons pas parvenir à un consensus demain à propos des questions de la tête de l’Etat et de la formation du gouvernement. C’est pourquoi en ce moment même nous pensons que nous allons faire un agrément uniquement sur la déclaration d’un système Républicain. Et sur cela il y aura consensus – il devrait y avoir consensus.

Votre parti a le mandat clair par les élections de former le prochain gouvernement. Le gouvernement transitionnel des deux dernières années a fonctionné sur la base du consensus politique gouverné par les accords de l’Alliance des Sept Partis et d’autres agréments formels. Depuis le jour de l’élection jusqu’à maintenant vous avez appuyé l’engagement du PCN-m de continuer un gouvernement de coalition sous ces accords. Les partis parlementaires ont posés un nombre de conditions pour participer à un gouvernement de coalition mené par le PCN-m, dont vous avez affirmé que nombre d’entre eux contredisent les accords signés. A ce point, si un gouvernement de coalition ne peut être formé sous la direction de votre parti, quelles en seront les principales raisons ? 

Je pense qu’avant les élections, les partis parlementaires, particulièrement le parti parlementaire le plus grand, le Congrès Népalais, ne se sont jamais attendu à ce que nous devenions le plus grand parti par les élections. C’est pourquoi ils ont fait tant d’agréments et de compromis avec notre parti, comme ceux concernant les questions d’une majorité de deux tiers et d’une majorité simple [pour changer de gouvernement]. A ce moment, ils étaient au leadership. Ils ont donc pensé que le critère d’une majorité de deux tiers pour changer le gouvernement serait juste excellent. Mais plus tard, quand ils ont vu que les maoïstes étaient devenus le plus grand parti et aller mener le gouvernement et être à la tête de l’Etat, ils ont changé leur position. Maintenant ils soutiennent qu’une majorité simple devrait être le moyen de changer le gouvernement. Précédemment, jusqu’aux élections, ils ne s’attendaient pas à perdre les élections et ils pensaient qu’ils pourraient facilement désintégrer notre structure organisationnelle et exercer un contrôle sur les membres de l’APL [Armée Populaire de Libération] et ainsi de suite. Mais maintenant, après les élections, ils pensent que cela va devenir une question très sérieuse. C’est pourquoi ils font maintenant la proposition que nos armes devraient être détruites et que les membres de l’APL devraient être démobilisés ou qu’ils devraient joindre des formations professionnelles ou quelque chose dans ce genre. Ils essaient de soulever ce genre de choses ridicules. C’est contre l’accord de paix. C’est contre l’esprit de la constitution intérimaire.

Le parti parlementaire majeur, le Congrès Népalais, a changé ses positions après les élections et se montre lui-même être contre la paix. Cela sera prouvé –je pense dans quelques jours, peut être dans une ou deux semaines – il sera limpide que les partis politiques parlementaires majeurs sont contre la paix, contre n’importe quelle sorte de changement, contre la formation d’un gouvernement de coalition sous la direction des maoïstes. Ils sont contre le mandat populaire, vous voyez. Cela sera limpide. S’ils ne vont pas de l’avant en gardant l’esprit de la constitution intérimaire, s’ils ne suivent pas les accords de paix que nous avons déjà fait et tous les autres agréments et accords, au final il me semble que c’est une question de vision de classe. Les classes opposées se battent dans un combat très nouveau. Et une chose est sûre, le prolétariat et notre parti révolutionnaire avons pris l’initiative entre nos propres mains. Ils [le Congrès Népalais et l’UML] sont les perdants. A présent, dans cette bataille, dans cette bataille électorale, ils sont les perdants et nous sommes les gagnants. Il y a donc un grand débat, une grande discussion et une grande lutte en cours.

S’ils avaient réussis à démobiliser votre armée, comment cela aurait-il affecté la possibilité de créer la République ?

Cela aurait été très difficile. Mais je pense qu’ils ont déjà accepté d’implémenter le système républicain à partir de la première réunion de l’assemblée constituante.

C’est vrai. Mais si votre armée n’était pas là, quelle force auriez vous eu contre le roi qui reste en arrière-plan ?

Nous ne démobiliserons pas notre armée. Comment pourrions nous accepter de démobiliser notre armée ou détruire nos armes ? Il a été formellement convenu que les deux armées devraient être intégrées et une nouvelle armée nationale devrait être établie et organisée. Et nous n’avons jamais accepté le DDR, vous savez, cette formule DDR [Désarmement, Démobilisation, Réintégration].  Ce que nous avons dit est qu’ici au Népal il est absolument nécessaire que les deux armées soient intégrées afin de former une nouvelle armée. C’est l’essence de notre agrément. Par conséquent, en ce moment, nous ne voulons pas focaliser notre discussion avec les partis parlementaires sur les questions d’intégration et autres. Nous voulons focaliser nos discussions sur les questions d’implémentation de la république et du système républicain.

Il est clair, et les masses le savent très bien, les masses sont claires que la première tenue de l’assemblée constituante implémentera le système républicain et même tous les partis parlementaires ont déjà convenu du système républicain. Dans cette phase de la lutte, nous, les maoïstes, voulons focaliser notre effort tout entier à implémenter ce précédent accord. Je pense qu’ils ne peuvent pas rejeter ou se retirer de l’accord précédent sur la question de la république. S’ils hésitent à implémenter ce système républicain demain alors…Ca arrivera vous savez. C’est le virage historique contre le système féodal. S’ils hésitent, je pense qu’ils seront contrariés par les masses. Les masses ne les toléreront pas. Parce qu’ils ont déjà perdu les élections. S’ils hésitent à implémenter le système républicain, alors ils perdront encore plus, vous voyez.

[…]

Si vous devez former un gouvernement sans la coopération des autres partis, êtes vous prêts à le faire ?

Oui. S’ils ne sont pas prêts, et s’ils le veulent ainsi, alors nous formerons notre propre gouvernement sans leur coopération. Ils pensent peut être qu’en trois mois ou en cent jours – ils disent que cent jours c’est la lune de miel – qu’après la lune de miel ils peuvent nous encercler et défaire notre gouvernement. Ils pensent comme cela. Mais nous pensons qu’une fois que nous serons au gouvernement, nous prendrons tant de décisions, des décisions importantes, en faveur des masses populaires et en faveur de la nation, et que ce genre de décisions nous permettra d’avoir une plus grande base de masse et une plus grande organisation et cela nous aidera finalement à aller de l’avant.

Vous avez utilisé le terme de « révolution économique » et dit qu’après la formation du gouvernement la tâche est la révolution économique. Parlez nous un peu des premiers pas ; l’économie est en très mauvaise forme.

Oui, je pense que le développement économique et une paix durable ont une relation très soudée. Sans le développement il est très difficile d’avoir une paix durable. Et ici dans notre pays il y a d’énormes ressources naturelles : par exemple, nous avons un potentiel hydroélectrique énorme, le tourisme peut être une grande industrie dans ce pays, ce très beau pays. Il y a tant de choses que nous pouvons faire.

Pour le moment ce que nous voyons est que nous devrions suivre un système économique mixte. Je veux également clarifier que ce n’est pas exactement un système économique mixte ; nous essayons de développer de nouvelles approches dans notre politique économique transitoire. Nous n’avons pas achevé la révolution démocratique, vous savez. Nous sommes dans le processus d’accomplissement de la révolution démocratique. Mais après 10 années de guerre populaire nous avons achevé quelques changements politiques et socioéconomiques, ce qui est déjà en cours.  Parce que cette révolution est une phase transitoire nous développons de nouvelles tactiques et une nouvelle politique selon la situation économique globale et la situation nationale de la première décennie du 21ème siècle. Nous devrions donc suivre une politique économique transitoire. Pas exactement la politique économique de la Nouvelle Démocratie, pas exactement la politique économique du système bourgeois, mais quelque chose entre les deux. Nous disons que c’est une politique économique transitoire, et nous voulons décider nos propres priorités par nous même.

Et nous voulons encourager les capitalistes nationaux, ou « la bourgeoisie nationale » comme nous disons, nous voulons les encourager à investir et à générer de l’emploi, et investir dans le secteur industriel, ce qui créera de nouvelles possibilités. Et au travers d’eux nous voulons attirer des investissements étrangers, mais selon notre décision, selon notre priorité. Jusqu’à maintenant, toutes les décisions n’ont pas été prises par le peuple Népalais et le gouvernement Népalais, mais par les étrangers et les institutions internationales, comme la Banque Mondiale. Mais maintenant nous voulons changer ce mode [de fonctionnement]. Nous voulons décider de nos propres priorités, nous voulons encourager notre bourgeoisie nationale d’avoir une atmosphère favorable aux investissements et à la génération d’emplois, et au travers d’eux attirer les investisseurs étrangers selon notre décision, selon notre priorité. Dans les zones rurales et le secteur hydraulique nous voulons avoir des petits projets hydroélectriques, des projets hydroélectriques de taille moyenne, et des grands projets hydroélectriques. Pas seulement les gros.

Un problème est que vous recevez un état pratiquement en faillite, avec d’énormes dettes, et cela ne vous laissera pas beaucoup de liberté d’action, au pire si vous travaillez dans les anciennes conditions, donc comment allez vous répondre à cela ?

Je pense que c’est un défi, et nous le prenons comme un défi positif. La première question est de mobiliser les millions des masses pour reconstruire le pays. Avant que et à moins que nous ne mobilisions les masses, rien ne peut être fait. Nous allons tout divulguer avec transparence aux masses populaires : ceci est la situation, ici, dans le pays, le gouvernement mondial et l’Etat mondial ont mené ce pays à cette faillite. Maintenant, si tout le monde dans ce pays, chaque citoyen de ce pays, ne fait pas l’engagement d’aller de l’avant pour construire le pays eux-mêmes, il sera très difficile pour nous de maintenir et d’entreprendre le développement. C’est pourquoi notre première priorité sera d’éduquer les masses populaires à propos de la situation réelle du gouvernement et toutes ces choses qui sont arrivées dans le passé.

Le deuxième point est que nous allons essayer de notre mieux de mobiliser la bourgeoisie nationale, les capitalistes nationaux. Il y a tant de gens qui peuvent contribuer. Si nous formulons un plan scientifique, un plan économique, selon notre situation, nous pouvons mobiliser ces industriels et ces capitalistes nationaux ou bourgeoisie nationale pour investir d’une façon plus productive. Et je pense aussi que, parce que nous sommes entre la Chine et l’Inde, dont les deux ont une économie en très rapide croissance, nous pouvons bénéficier de leurs économies en croissance. J’ai moi-même fait de mon mieux pour avoir des discussions sérieuses avec le Parti Communiste Chinois et le gouvernement Chinois. Comment peuvent ils aider à reconstruire ce pays ? Combien pourront ils contribuer, et jusqu’où peuvent ils mobiliser leur peuple pour investir ici dans notre pays ? Et nous discutons également avec les partis Indiens et les officiels du gouvernement Indien : comment peuvent ils contribuer à nos efforts de reconstruire ce pays ? Je pense donc que de chacun de ces deux pays, selon notre plan et selon nos priorités, nous pouvons mobiliser un apport économique positif. C’est un défi, nous le savons, mais c’est quelque chose de bénéfique pour ce pays.

Qu’en est il du rôle de la jeunesse de ce pays dans tous ces plans ? Les milliers de travailleurs émigrés hors du pays, maintenant les milliers et milliers qui sont sans emploi ici, et la Ligue des Jeunesses Communistes [YCL – Young Communist League], votre propre organisation de jeunesse ?

Oui, nous travaillons à formuler un plan pour mobiliser la jeunesse dans la reconstruction de ce pays. Notre YCL a déjà été mobilisée : des milliers et milliers de jeunes ont été mobilisés avant les élections dans une mobilisation politique. Maintenant nous allons les mobiliser dans les travaux de construction, dans le développement économique. Et nous essayons également d’établir une relation avec tous les gens travaillant hors du pays. Les expatriés Népalais sont là, et l’organisation des expatriés Népalais ; ces gens peuvent contribuer plus à la reconstruction du pays, et nous voulons les inviter à investir ici au Népal. Nous avons déjà développé un plan pour savoir comment nous pouvons mobiliser les milliers de personnes qui sont hors du pays, qui font du business ailleurs. Certains d’entre eux ont fait un très bon travail, ils ont gagné des sommes d’argent substantielles, ils peuvent investir ici, et nous pouvons les contacter.

Et je pense aussi que nous pouvons ramener les jeunes qui sont dans les pays Arabes et partout dans le monde, si nous avons un plan pour construire ce pays. J’ai déjà discuté de quelques projets hydroélectriques, de taille moyenne. Et s’il y a cinq, six ou sept projets de ce genre dans le pays entier, nous pourrons mobiliser des milliers et des milliers de jeunes dans ce genre de projet. Et quand ils verront qu’il y a des emplois dans leur propre pays, ils reviendront et nous pourrons mobiliser ce genre de jeunes.

Qu’en est il de ramener les jeunes à l’agriculture, qui est la base de l’économie ici ?

Oui, nous avons déjà convenu de mener une réforme agraire scientifique. Ici au Népal la situation est différente au Téraï [plaines du sud], dans les zones montagneuses et dans la région des collines. Nous devons faire un plan complet de réforme agraire pour la zone des collines, pour la région des Himalayas et pour le Téraï. Mais la principale attention de la réforme agraire scientifique sera le Téraï parce que la plus grande partie de la terre agricole est là-bas. Il devra y avoir des plafonds agraires [limitation de la quantité de terres possédées NdT] et les terres des propriétaires absentéistes devront être redistribuées parmi les paysans. Mais notre principale attention portera sur la commercialisation de l’agriculture. Sans agriculture commercialisée nous ne pouvons pas développer l’agriculture. Et nous voulons établir des industries basées sur l’agriculture. Nous ne pouvons pas mobiliser la jeunesse dans le secteur agricole avec seulement les méthodes traditionnelles d’agriculture. Nous devons créer quelque chose de nouveau en créant des emplois dans l’industrie basée sur l’agriculture. Et au final cela commercialisera la totalité de l’agriculture, et cela sera une étape révolutionnaire pour élever le niveau de vie du peuple.

[Stephen Mikesell et Mary Des Chene sont anthropologistes qui étudient l’économie et la politique du Népal.]

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